Artiste au singulier, Weeding Dub, nourri son dub aux influences britanniques des rencontres qu'il fait. Sur son premier album, "Steppactivism" il prouvait son attachement à la scène française (Manutension ou Naima Mansri des Dubians) et à la scène internationale (Neil Perch de Zion Train ou Steve Vibronics). Solidement ancré sur Lille, il multiplie les soirées et rencontre notamment Selecta Rootsillah, un sénégalais fondu de reggae roots. Il lui promet de l'emmener jouer chez lui, à Saint Louis et c'est le 15 mai 2005 que Weeding Dub atterri en terre africaine pour des sessions inoubliables. Il nous raconte son aventure musicale et nous offre deux titres enregistrés dans sa "case studio" sur la plage de Saint Louis !
- Qu'est ce qui t'as donné envie de partir au Sénégal ?
J'ai rencontré en soirée à Lille un pote Sénégalais, Selecta Rootsillah, venu finir ses études en France. Ce passionné de Reggae Roots organisait déjà des soirées sur Lille. On avait fait pas mal de sounds ensemble et il me disait toujours qu'un jour il m'inviterait à venir jouer chez lui, à St Louis du Sénégal. Et il a tenu parole en me faisant atterrir à Dakar en mai 2005, pour 15 jours au pays, où étaient prévues 4 soirées, dont un concert gratuit en plein air à l'accasion du "OFF" du festival international de Jazz de St Louis.
- L'objectif de ton voyage c'était vraiment de rencontrer des artistes locaux pour échanger par le biais de la musique ?
Au départ je ne devais faire que ces 4 soirées mais rapidement de nombreux artistes locaux sont venus frapper à ma porte, voulant montrer au toubab (le blanc) ce qu'ils savaient faire. On s'est donc retrouvé à répéter et enregistrer quasiment tous les jours. Rootsillah, associé à Bogostyle, rappeur de St Louis du crew "Eyes&Eyes Connexion", nous a fait profiter de ses connexions en nous amenant de nouveaux jeunes chanteurs de la ville chaque jour. Une semaine après le début des répétitions, c'étaient 6, 7, 8 chanteurs qui attendaient patiemment qu'on sorte de notre "case-studio" pour essayer de se faire enregistrer... Et si certains ne venaient que dans l'espoir de décrocher un billet d'avion pour la France en chantant - vraisemblablement - pour la première fois de leur vie, d'autres m'ont littéralement bluffé, se posant instantanément sur tous les riddims que je leur jouais, improvisant en Woloff, en Français, en Anglais... Le tout avec un phrasé, un sens de la mélodie et une énergie propres à la culture africaine. De grands moments de musique pure.
- Les artistes avec qui tu as collaboré, tu les a rencontrés plus ou moins par hasard ?
Rootsillah, qui me faisait venir au Sénégal, était bassiste d'un groupe de salsa local, appellé "Negro Salsa". Ce groupe jouait dans les restaurants, hôtels, bars de la ville plusieurs fois par semaine. Pendant mon séjour ils m'ont demandé de les "sonoriser", ce que j'ai fait, "à la roots", tant le matériel était vétuste... Pour te donner un exemple, j'avais amené de France des cordes de guitare électrique, que j'ai offert au guitariste de ce groupe, qui se contentait jusqu'alors, en guise de cordes, de... câbles de freins de vélo... Je te laisse imaginer le son... En tous cas, c'est comme ça que j'ai rencontré Talla Diane, chanteur de Negro Salsa, sorte de Compay Segundo africain. Petit de taille mais grand de coeur, à la voix sublimement éraillée, il me faisait frémir à chaque fois qu'il chantait. Je n'ai pas réentendu depuis autant de force, d'émotion, d'authenticité, de souffrance dans une voix. Du haut de ses 78 ans, Talla m'a montré tout au long de mon séjour ce qu'étaient l'humilité, la force et la gentillesse. Quand il a appris que je jouais du mélodica, il m'a presque "forcé" à jouer avec eux, voulant à tout prix partager le plaisir de jouer ensemble.
Ci-dessus : Talla Diane, le "Compay Segundo africain"
- Comment se sont passés les enregistrements ? Tu avais concocté des riddims en France et tu leur a juste demandé de poser leur voix ?
Les enregistrements se sont déroulés au campement où on dormait, sur la plage. On avait installé de quoi enregistrer avec les moyens du bord. Tout le monde a amené de quoi faire du son pendant ces 15 jours : enceintes, amplis, petite console, platines, mixette... J'avais amené de France quelques effets, une sirène, et Rootsillah avait son micro HF pour la scène et son impressionnante collection de vynils Reggae. On a tiré une énorme rallonge électrique de je ne sais où et on a répété comme ca tous les jours, ou plutôt toutes les nuits. Jusqu'à la veille de mon départ on s'est retrouvés avec Maman Sadio, Talla Diane et Bogostyle, les voix les plus intéressantes que j'ai rencontré là-bas, pour enregistrer ce qui ne devait rester qu'un simple souvenir de ce tour en Afrique. L'idée était simple : j'étais venu avec mes riddims enregistrés, ils les écoutaient et je leur demandais d'en faire ce qu'ils voulaient, dans la langue qu'ils voulaient... Il a fallu faire comprendre à Maman Sadio et Talla Diane, qui n'avaient jamais enregistré de leur vie, les principes de base de la prise de son. Leur dire pourquoi il fallait que leurs potes se taisent pendant qu'ils chantaient, pourquoi il fallait mettre un casque et attendre que je leur fasse signe pour commencer à chanter, etc. Les titres avec Maman Sadio, par exemple, ont du être "remaniés" par la suite, parce qu'elle chantait par couplets de 3 phrases, et non 4 comme nous avons l'habitude ici... Je me souviens aussi de Talla qui, en réécoutant sa voix me demandait de lui mettre "plus de trebles". Et je me suis rendu compte au fil de mon séjour qu'il n'écoutait de la musique que sur des postes radio portables au son criard et saturé... Et c'est ce son qu'il voulait que je lui fasse. De retour en France, on a retravaillé les voix avec Nico, qui supervise le son du Weeding, réenregistré certains riddims. Au final on a 7 titres.
Ci-dessus : Weeding Dub dans sa "case studio"
- Quel accueil as-tu reçu de la population ?
Les sénégalais m'ont super bien accueilli. Difficile de résumer en quelques mots l'incroyable générosité et la vraie curiosité qu'ils avaient à discuter avec un français venu faire de la musique. Une anecdote résume assez l'état d'esprit que j'ai découvert en Afrique : le jour de mon arrivée au campement, à St Louis, les premières choses qu'on m'a demandé étaient : "tu sais où dormir ? tu as à manger ? tu as à boire ? tu as de quoi fumer? et une femme, t'en as une ?"... La simplicité et l'accueil sénegalais.
- Les artistes que tu as rencontrés ont quel rapport à la musique composée sur ordinateur ?
Les jeunes sénégalais écoutent beaucoup de Hip-Hop, notamment francais et américain. Ils sont donc familiarisés et apprécient les sons digitaux. Le Zouk, très populaire, notamment en boite, se digitalise de plus en plus aussi... Mais je me suis rendu compte, dans les sounds et les soirées qu'on a faites que le public restait quand même plus réceptif à des sonorités naturelles (voix, percussions, guitare, cuivres...) propres au Reggae Roots.
Ci-dessus : Maman Sadio
- Comptes-tu sortir un maxi ou un album avec les enregistrements que tu as fait sur place ?
Comme je t'ai dit, on a vraiment enregistré "à la roots", avec un micro qui saturait sans qu'on puisse y faire quoi que ce soit, une table de mixage qui craquait, le tout sur MD sans possibilité de faire de choeurs... C'était juste un souvenir, à la base, une carte postale sonore. Donc je ne pense pas que la qualité de l'enregistrement en lui même permette d'en sortir un album. Ceci dit, la vibe qui ressort de cette session sur la plage est vraiment intéressante et en a enthousiasmé plus d'un ici en France, ce qui me donne envie de sortir l'un de ces titres en maxi... inch'Allah !
- Penses-tu déjà à un deuxième voyage au Sénégal ou dans un autre pays d'Afrique dans le prolongement de ce que tu as fait en janvier au Sénégal ? Es-tu resté en relation avec des sénégalais que tu as rencontré ? Des projets sont en cours ?
Rootsillah, qui compte développer son activité de producteur au Sénégal, aimerait que je revienne prochainement au pays pour l'aider à lancer son premier projet : une compilation de chanteurs locaux qui se poseraient sur mes riddims. Il continue à l'heure actuelle d'aller de soirées en concerts, de quartiers en quartiers pour repérer et encourager les jeunes talents. Et ils sont nombreux ! Donc pour l'instant, je créé mes nouveaux riddims, que je lui envoie régulièrement, et ils travaillent dessus, chez eux ou en sound. Je sais que quand j'y retournerai, je serais équipé de manière à enregistrer plus sérieusement, dans de meilleures conditions. J'espère vraiment qu'on pourra faire quelque chose de tous ces gars et de leur talent.
BIG UP A : Rootsillah, Laï, Banda, Zalé, Talla, Ibou...et au gamin de 10 ans qui, un matin sur la plage a bien voulu, lui, jouer au foot avec un blanc, et convaincre ses potes que je voulais juste, moi aussi, jouer et rigoler avec eux.