1 extrait du single en écoute libre dans cet article et le teaser de l'album
L'ivoirien Tiken Jah Fakoly, revient à la rentrée avec un album enregistré dans son propre studio de Bamako au Mali où il s'est exilé depuis cinq ans. La faute à un franc-parler qui dérange et à une situation politique qui se dégradait dangereusement. C'est dans les terres de ses ancêtres mandingues qu'il s'est reconstruit et a poursuivi l'écriture et la composition.
Sur son nouvel album, Tiken Jah Fakoly est cet Africain dont l’identité multiple est déclinée dès la première chanson ("dioula, akan, sénoufo, brésilien, black-américain…") comme pour mieux en réaffirmer la richesse culturelle, disséminée partout dans le monde, mais aussi l’unité. Cet Africain vit aujourd’hui une expérience extrême, celle de se voir chaque jour un peu plus mis à l’écart, distancé dans la course folle de la globalisation. C’est cette expérience que Tiken nous fait partager sur ce disque poignant et engagé.
Ouvrez les Frontières, écrit par Magyd Cherfi (chanteur de Zebda) et en duo avec Soprano (Psy4 de la Rime), est ainsi le premier volet d’un triptyque consacré au douloureux sujet de l’immigration. Car trop souvent l’Africain n’a d’autre choix que de partir pour échapper à sa condition. Cette quête d’eldorado n’est pas sans risque (où aller où ?): les images se bousculent, elles font mal. Le volet se ferme sur l’Africain à Paris, adaptation du Englishman in New York de Sting.
Cette collaboration avec Magyd, ébauchée avec Tonton d'America sur l’album précédent, se prolonge ici sur deux autres chansons dont le bouleversant Soldier. En duo avec le rappeur américain d’origine sénégalaise Akon, Tiken rend ici hommage à tous ses frères de ghetto qui, de l’Irak à la Somalie, sont entraînés dans des conflits qui leur échappent.
L’Africain d’aujourd’hui est également déchiré entre tradition et modernité. Tiken s’indigne des coutumes moyenâgeuses du mariage forcé ("Ayebada") ou des mutilations sexuelles ("Non à l’excision"). Il y a toujours eu une certaine tristesse dans sa voix mais, c’est l’un des prodiges du reggae, il s’agit d’une tristesse de combat, infatigable et finalement pleine d’espérance.
L’Africain a été enregistré dans le studio que Tiken a ouvert à Bamako, le H. Camara, du nom de ce comédien ivoirien qui l’avait hébergé à ses débuts et qui depuis a été assassiné par les escadrons de la mort. C’est aussi la première fois que sont réunis en studio les musiciens qui l’accompagnent habituellement en tournée. Tout un symbole car dans ce groupe se retrouvent un peu toutes les couleurs de la diaspora : ivoiriens, béninois, antillais, cap verdien et aussi quelques français, quelques "françafricains" devrait-on dire. De Bamako à Londres en passant par Paris, la réalisation de Kevin Bacon et Jonathan Quarmby (producteurs anglais du premier album de Finley Quaye) donne à l’ensemble cette étonnante touche "roots" futuriste faisant de L’Africain à la fois l’album le plus traditionnel et le plus contemporain de Tiken à ce jour. Cet équilibre, on le doit autant à l’apport de programmations hip hop, à l’usage de samples (Yéyé de Geoffrey Oreyma sur "Non à l’Excision"), qu’à l’intervention d’instruments mandingues (avec la participation exceptionnelle du joueur de Kora Toumani Diabaté sur Ma Côte d'Ivoire).
Cette dernière chanson offre à l'Africain une lueur d’espoir. Aujourd’hui son pays tente de se reconstruire après avoir failli basculer dans la guerre civile. Chantée avec son compatriote Beta Simon, Ma Côte d’Ivoire est ainsi un message de réconciliation, un pont jeté entre deux camps, deux ethnies, deux douleurs. Elle résonne comme une promesse de retour et d’unité, un acte de foi dans l’avenir. Par un héros d’aujourd’hui.